Le 4 juin dernier, nous avons assisté à un événement marquant dans les rues de Buenos Aires. Des milliers d’Argentins provenant de différents secteurs de la société se sont mobilisés pour exprimer leur mécontentement face aux politiques d’austérité mises en place par le président Javier Milei. Cette manifestation, qui a réuni des retraités, des enseignants, des scientifiques, des professionnels de santé et des militants féministes, représente un moment charnière dans l’opposition au gouvernement libertarien.
La convergence des luttes contre les mesures d’austérité
Nous observons depuis plusieurs mois une montée progressive de la contestation en Argentine. Ce qui a commencé par des manifestations hebdomadaires de retraités réclamant une revalorisation de leurs pensions s’est transformé en un mouvement de protestation plus large. Ces retraités, dont les pensions sont désormais bien en-dessous du seuil de pauvreté, ont été les premiers à descendre régulièrement dans la rue.
Le 4 juin 2025, la mobilisation a pris une nouvelle ampleur. Des professeurs inquiets pour l’avenir de l’éducation publique, des scientifiques craignant pour leurs financements de recherche, des médecins alarmés par les coupes budgétaires dans le secteur de la santé et des personnes en situation de handicap se sont joints au mouvement. Les manifestants brandissaient des pancartes avec des slogans éloquents comme “Ce n’est pas de l’austérité, c’est de l’abandon” ou encore “Unis contre la cruauté”.
Le quotidien progressiste Página 12 a qualifié ce phénomène de “force qui grandit depuis le pied”, en référence à une chanson du poète uruguayen Alfredo Zitarrosa. Cette métaphore évoque un mur construit brique après brique, symbolisant le processus de construction d’un mouvement social qui s’amplifie progressivement face à ce que le président Milei lui-même qualifie comme “la politique d’austérité la plus dure au monde”.
Les récentes restrictions imposées par le gouvernement argentin concernant le droit de grève ont également alimenté la colère populaire. Ces limitations drastiques, que vous pouvez découvrir en détail dans notre analyse sur les restrictions du droit de grève en Argentine, constituent un autre front de la politique controversée de Milei.
L’hôpital Garrahan, symbole de la résistance à la “tronçonneuse libertarienne”
Nous avons identifié un élément déclencheur particulier dans cette vague de protestations : les coupes budgétaires imposées à l’hôpital pédiatrique Garrahan. Cet établissement, le plus important du pays pour les soins pédiatriques, est notamment spécialisé dans le traitement des cancers infantiles. Les restrictions financières qui le touchent ont suscité une indignation généralisée.
Pour beaucoup d’Argentins, ces mesures d’austérité appliquées à un hôpital pour enfants symbolisent parfaitement ce qu’ils dénoncent comme la “cruauté” du programme économique de Milei. La “tronçonneuse libertarienne”, devenue l’emblème de la politique de coupes budgétaires du président, semble désormais atteindre les services les plus essentiels et les populations les plus vulnérables.
Les manifestants se sont rassemblés autour du Congrès argentin pour exprimer leur opposition à cette politique. “Pas de coupes à nos droits” scandaient-ils, montrant leur détermination à défendre les acquis sociaux face à un gouvernement résolu à réduire drastiquement les dépenses publiques, quelles qu’en soient les conséquences humaines.
Le retour des foulards verts et la défense des droits des femmes
Nous avons également remarqué la forte présence des mouvements féministes lors de cette manifestation. Ce n’est pas un hasard si cette mobilisation a eu lieu le lendemain du dixième anniversaire du mouvement “Ni una menos” (“Pas une de moins”), né le 3 juin 2015 pour lutter contre les féminicides et les violences de genre en Argentine.
Les emblématiques foulards verts, symboles de la lutte pour le droit à l’avortement légal et gratuit, ont fait leur réapparition dans les rues de Buenos Aires. Cette mobilisation intervient dans un contexte où le président Milei a menacé à plusieurs reprises de revenir sur ce droit, acquis il y a cinq ans après une longue bataille des mouvements féministes argentins.
Les groupes féministes ont symboliquement fermé le cortège, illustrant comment leurs revendications s’inscrivent dans une lutte plus large contre un modèle politique et économique perçu comme menaçant pour l’ensemble des droits sociaux. Le mouvement féministe argentin, qui avait été à l’avant-garde des mobilisations en Amérique latine ces dernières années, semble reprendre sa place dans la contestation sociale.
Un tournant dans l’opposition au gouvernement Milei?
Nous nous interrogeons sur la portée politique de cette manifestation. Après dix-huit mois de présidence Milei, caractérisés par des mesures d’austérité drastiques et une approche libertarienne de l’économie, un mouvement d’opposition structuré commence enfin à émerger. La diversité des participants à cette mobilisation suggère une capacité nouvelle à fédérer différentes causes autour d’un rejet commun des politiques actuelles.
Cette manifestation marque-t-elle le début d’un cycle de protestations plus large? Les prochaines semaines seront déterminantes pour évaluer la capacité de ce mouvement à maintenir sa dynamique et à élargir encore sa base. Pour l’instant, le gouvernement Milei maintient le cap de ses réformes malgré la contestation, fidèle à sa promesse de transformation radicale de l’économie argentine.
L’émergence de cette opposition unifiée représente néanmoins un défi inédit pour le président libertarien, qui avait jusqu’à présent bénéficié d’une fragmentation des forces contestataires. La “tronçonneuse libertarienne” de Milei pourrait avoir finalement réussi à créer ce qu’elle cherchait à éviter : un front commun de résistance à ses politiques d’austérité.


