La France, héritière d’une longue tradition d’État-providence, se retrouve aujourd’hui confrontée à un défi budgétaire majeur. Avec un déficit public chronique qui inquiète tant les marchés que les institutions européennes, nous devons impérativement repenser notre rapport à la dépense publique. Dans ce contexte, le modèle argentin sous Javier Milei suscite curiosité et interrogations. Pourrions-nous nous inspirer de certaines méthodes du président libertarien pour assainir nos finances? Jusqu’où la France peut-elle réellement couper dans ses dépenses publiques?
Le modèle Milei : une révolution budgétaire en Argentine
Lorsque Javier Milei a pris les rênes de l’Argentine en novembre 2023, le pays affichait une inflation annuelle record de 211%, un déficit budgétaire de 5,4% et des taux de pauvreté et de chômage alarmants. Face à cette situation catastrophique, Javier Milei a imposé un État austère en rupture avec les politiques précédentes, prenant le contrepied de décennies de péronisme.
Le programme de Milei s’est caractérisé par une réduction drastique des dépenses publiques, atteignant 35% en 2024. Cette politique a permis de dégager un surplus budgétaire pour la première fois en quinze ans. Les mesures phares incluent la suppression de ministères et organismes publics, la réduction des transferts vers les provinces, la diminution de la masse salariale des fonctionnaires et l’annulation de nombreuses subventions.
Les résultats ont été rapidement visibles : baisse significative de l’inflation, retour de la croissance au second semestre 2024, stabilisation de la dette et regain de confiance des institutions financières internationales. En avril 2025, l’Argentine a même obtenu 42 milliards de dollars des institutions financières internationales, marquant une reconnaissance des progrès réalisés dans la stabilisation économique du pays.
Toutefois, cette politique s’ancre dans un contexte spécifique. Le modèle argentin repose sur une philosophie libertarienne assumée, visant à démanteler ce que Ian Vásquez du Cato Institute qualifie de “système corporatiste”, hérité du péronisme. La lutte contre la corruption systémique et les “gnocchis” (emplois fictifs dans la fonction publique) constitue un axe majeur de cette réforme structurelle.
Contexte français : des réalités économiques différentes
La France présente des caractéristiques très différentes de l’Argentine. Notre pays n’a pas connu d’hyperinflation récente, et notre dette, bien que préoccupante, ne menace pas directement la vie quotidienne des Français. Cette différence fondamentale explique pourquoi l’acceptabilité sociale d’une politique à la Milei serait extrêmement limitée dans l’Hexagone.
Le gouvernement français tente de trouver 40 milliards d’euros d’économies pour le budget 2026, tout en évitant soigneusement les termes d'”austérité” ou de “tronçonneuse”. Cette prudence sémantique révèle combien la réduction des dépenses publiques constitue un sujet politiquement sensible dans notre pays, où l’État-providence jouit d’une légitimité encore forte.
L’exemple récent de Christelle Morançais, présidente de la région Pays de la Loire, illustre cette difficulté. Surnommée la “Thatcher des Pays de la Loire” par certains médias, elle a fait voter en décembre 2024 un budget réduit de 82 millions d’euros, notamment dans la culture et les subventions aux associations. Cette décision a immédiatement provoqué un tollé, montrant les limites de l’acceptabilité de telles mesures dans le contexte français.
À la différence de l’Argentine, la France ne connaît pas de crise économique aiguë susceptible de créer une demande populaire pour des réformes radicales. Comme le souligne Alexandre Marc, expert associé à l’Institut Montaigne, “il n’y a pas, en France, le même sentiment d’urgence, parce que la dette française n’affecte pas les ménages au jour le jour”.
Quelles pistes pour réduire la dépense publique française?
Malgré ces différences contextuelles, plusieurs enseignements peuvent être tirés de l’expérience argentine. La simplification administrative et la rationalisation des dispositifs d’aide constituent des pistes sérieuses. Certains experts, comme Gaspard Koenig et Marc de Basquiat, suggèrent l’instauration d’un “revenu universel libéral” qui remplacerait la multitude d’aides existantes, simplifiant considérablement notre système social.
La remise en question des 776 agences d’État et 337 commissions consultatives représente également un gisement d’économies potentielles. Comme le préconise Agnès Verdier-Molinié, directrice de la fondation Ifrap, il serait judicieux d’exiger de ces structures qu’elles justifient “la légitimité de leurs actions, ligne à ligne, et par là même l’utilité de leur existence”.
D’autres leviers incluent la décentralisation, l’optimisation des effectifs dans la fonction publique, l’amélioration de l’efficience des services publics, et le désengagement progressif de l’État de certains secteurs non régaliens. Dans cette perspective, des domaines comme la culture, l’audiovisuel, le logement ou encore l’éducation supérieure pourraient être davantage ouverts au secteur privé.
Néanmoins, ces réformes ne pourront être menées qu’avec pédagogie et progressivité. L’économiste Nathalie Janson souligne qu’il faudrait “repenser complètement le périmètre de l’État, et réintroduire dans le système français les notions de liberté et de responsabilité”. Un tel changement de paradigme nécessiterait une évolution profonde de notre culture politique et une adhésion des citoyens qui, pour l’heure, fait défaut.
Sans atteindre les extrêmes de la politique argentine, la France doit impérativement trouver sa propre voie vers la soutenabilité budgétaire. L’enjeu n’est pas tant de brandir une tronçonneuse que de cultiver, dans la durée, une gestion plus rigoureuse et plus efficiente des deniers publics. À défaut d’un choc brutal à la Milei, c’est par une transformation progressive et concertée que notre pays pourra préserver son modèle social tout en retrouvant l’équilibre budgétaire qui lui fait défaut depuis 1974.


